• annepatay

Tu es ma mère






Et voilà, comme chaque année à la même époque, je tourne comme un chien qui flaire une trace, je me cogne, je frôle, les espaces sont emplis d'ombres, il y a un calque qui me double, et puis enfin je trouve : le 10 Juin 2005, maman mourait. J'étais loin.


Depuis plusieurs jours, elle est là, partout, et je réalise tout ce que nous avions en commun.

Je me suis dit déjà, que je ne l'avais pas connu comme une « vraie personne », je ne l'ai connue que comme ma maman, et ce n'est qu'une face de la planète.

Mais aujourd'hui je vois que mes pas sont dans les siens, et je réfléchis à ce qu'était cette personne, et je regrette de ne pas m'être tenue là, en face d'elle, et de la voir vraiment.


On conserve souvent une caricature de la personne, c'est comme ça, le temps ne garde que les traits grossiers, quelques particularités qui deviennent souveraines et suffisent, croit-on , à définir le personnage.

Son rire comme des cris aigus en cascade, ses yeux bleus qui s'écarquillaient pour mieux écouter, sa façon brusque de faire les choses qui l'ennuyaient : le ménage, la cuisine..


Elle a de grandes mains osseuses et déformées par le rhumatisme, avec des veines apparentes..

Quand je regarde les miennes, ce sont les mêmes, sans le rhumatisme, je ne les aime pas, mais de savoir que ce sont les mêmes, je ne leur en veut plus.

Avec ses grandes mains, elle jouait du piano, toute la journée, son corps s'arc-boutait, se voûtait, sa tête plongeait vers le clavier, elle prenait une mine si concentrée.

Elle n'a jamais joué à la perfection, en fait c'était un peu brusque, comme jeu, et elle aimait les morceaux échevelés, compliqués, romantiques, les scherzos de Chopin, Rachmaninov, et même les morceaux doux prenaient un tour sauvage et un peu dramatique avec elle.

Ce n'est jamais ce que j'ai perçu d'elle, cette nature tourmentée, elle donnait l'image d'une femme si bienveillante, si attentive.


Elle s'était mise à la guitare classique aussi, pour jouer Villa Lobos ou le concerto d'Aranjuez, mais là aussi, son désir était plus fort que sa technique et les morceaux étaient toujours « à peu près ».

Mais je sais que dans sa tête, lorsqu'elle jouait, elle y était, elle était dedans.


Bizarrement la vie ne lui a pas prêté son concours pour assouvir ses besoins romanesques, mariée à un homme beau, certes mais prisonnier de son inaptitude à la joie et à l'insouciance, terrorisant la maisonnée.


Il l'avait enfermé comme un oiseau exotique, refrénant ses envies de rire, de chanter, de dire des bêtises, de voir sa famille et elle s'était laissée transformer en dame, habillée en dame, et terrorisée que la moindre vétille puisse le faire trembler de fureur . Elle était devenue terne, contractée, anxieuse, et nous tenait aussi, comme elle, inquiets des humeurs du père.

Je sais qu'elle lui a beaucoup menti, beaucoup pour nous, pour nos bêtises, et peut-être pour elle, mais ça je ne le sais pas.


Et puis elle s'est retrouvée enfin seule, enfin chez elle. Et là on l'a découverte.


C'était redevenu un papillon, aux ailes scintillantes, insouciant, fantaisiste, aimant la solitude, et la nature par dessus tout, faisant je l'ai dit, de la musique toute la journée, recommençant à siffler et à chanter, et à dire d’énormes bêtises avec ses frères retrouvés.

Elle n'a jamais recommencé à peindre pourtant, mais son jardin était comme une création joyeuse, luxuriant, échevelé, loin des plates bandes guindées, et je sais qu'elle l'aimait comme une personne.


Elle m'a beaucoup agacé, surtout lorsqu'elle était malade, et c'était plus fort que moi, cette irritation larvée, très culpabilisant aussi, mais c'était une fatalité, sans le savoir je me retrouvais en elle et la voir partir tout doucement était terrifiant..


J'ai mis des années à en faire mon deuil, mais maintenant, je l'ai près de moi, en moi et j'accepte toutes ces choses qui nous sont communes, qu'elle m'a transmise.

Cette façon de regarder les gens, trop intense, cette anxiété qui nous dévore, nous contracte, nous fait nous voûter, nous diminuer lorsqu'elle gagne du terrain, ce sur-jeu permanent de sociabilité qui n'est qu'un masque , une mascarade pour ne pas laisser voir la personne apeurée que nous sommes au milieu des autres.

Le réconfort de voir en la nature seule une vraie présence, amicale, digne de confiance.

Et tout le reste..

46150  Les Junies, France

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