• anethpatay

Maison-mère...

2007





Cette nuit, je me suis réveillée en sursaut, et pas moyen de me rendormir. J'ai cherché les visions qui me redonneraient la sérénité propice. J'ai d'abord marché dans l'eau de la plage de la Roya, mais cela ne suffisait pas, alors je suis partie vers l'océan, marée basse, goémon et pieds nus qui s'enfoncent dans la sable mêlé de vase, lisse et luisant. Le vent qui me fouettait, et le cri des goélands, c'était pas mal, les oyats couchés, l'avancée des pins, la mer comme une masse sombre brun-vert, l'odeur forte de sel et d'algue pourrissante, ça aurait pu marcher, mais j'étais aussi réveillée qu'en plein jour, il a fallu trouver autre chose.

Alors je suis retournée à la maison mère, la maison de famille, la grande dame. j'ai marché sur le gravier qui crouisse sous les bottes, tapé mes talons sur la dalle en ardoise mauve, et soulevé le clanche de la porte ronde, celle de l'aile Nord, ça sent le fioul là-dedans, et il fait noir. A gauche la cuve de métal sur ses pieds bots, devant moi la montée d'escalier. Je la monte toujours à droite, peut-être à cause de la rampe, et d'un pas un peu lourd, un palier puis encore une volée de marches. On arrive au premier, une haute fenêtre à petits carreaux, chaque carreau a sa toile d'araignée, et dans les encoignures, on sent les petits tubes de velours blanc, envie dégoutée d'y glisser le doigt à la rencontre de l'insecte.. Je rentre à droite, c'est la cuisine d'en haut. Les carrelages sont en terre cuite, de toutes les couleurs d'ocre et de rouge cuit, ils brinqueballent sous les pas. Un épais tapis de fibre, d'une couleur complètement passée, beigeasse au mieux, lourd de poussière, et un peu effiloché, une table large et longue, plus basse que la moyenne, flanquée de bancs étroits. A droite de la porte, une cheminée, large et haute, on pourrait y mettre un tronc , ou une vache, c'est selon. Je ne me souviens plus de ce qu'il y a sur l'étagère au dessus, des pots, un fusil sans doute.. Ensuite le poële à fuel, il y en a un dans plusieurs pièces de l'étage, cela date de l'installation de mes parents dans la maison. Ils font, quand ils ne fonctionnent pas, un drôle de cliquetis, provoqué par le vent qui circule joyeusement dedans. C'est drôle j'ai écrit un texte sur cette maison mais il y a déjà une dizaine d'année, et le ressenti d'alors est assez sinistre.

Aujourd'hui, je retrouve ces souvenirs avec assez de bonheur, comme une vieille dame amie qui m'a accompagné quelques temps, ils sont loins maintenant les souvenirs douloureux laissés là-bas, c'est juste d'une nostalgie douce dont il s'agit.

Faire l'inventaire, c'est me reglisser dans ma peau de 10 ans, de 18 ans, de 25 ans, les époques se mélangent, les périodes où mes grands-parents l'habitaient encore, où l'on entendait à longueur de journée le ronronnement du motoculteur de mon grand-père, puis celle où j'ai habité seule dans son antre,dans son ventre, moitié effrayée, moitié hypnoptisée par elle, mélangeant l'imprécision de mes études aux Beaux-arts et le vague à l'âme que j'y ressentais.

C'est mélanger les dimanches, les jupes plissées insupportables et les barrettes, et le plaisir d'aller bricoler dans l'atelier au milieu du bric-à-brac , tâter du ciseau à bois, du tournevis et du marteau, impatientée par la lenteur de mon aïeul et ses explications.

Les dimanches , ma grand-mère brusque et tonnante, ses rires de crécelle rauques, son bavardage comme un éboulis de mots, mêlants les cancans et les histoires du reste de la famille que mon père accueillait en soupirant.

J'en étais où déjà? Ah oui dans la cuisine, puis j'ai disgressé, désolée..

Alors après le poêle à fuel, jaune un peu moutarde, très laid, y a la cuisinière, très vieille, après ? une machine à laver le linge récupérée, mais qui marche, et enfin côté Nord, un évier avec juste le robinet d'eau froide, et une grande fenêtre mais elle est trop haute cette fenêtre, et on ne voit que les arbres, ou alors il faut grimper sur l'évier. Mais de toutes façons on ne peut pas l'ouvrir parce que l'ampélopsis a mis son bazar partout, ça fait comme des petits bras longs et maigres et bruns qui s'accrochent avec des petites ventouses .

Ensuite une grande étagère avec plein de pots, les bols à oreilles avec le prénom, les bolées de cidre en grès, des pots à lait, des trucs et des machins. Quand je vivais là toute seule, je n'ai pas dû toucher une seule fois à cette étagère, pour moi elle faisait juste partie du décor. Mur ouest, une espèce de cloison marron en bois, dissimulant un corridor, contre elle, un vieux poêle en fonte , bois et faïence .

D'un coup de l'index, je fais sauter le clenche de la porte, elle fait Brrrouuuu en s'ouvrant, ça donne sur le fameux corridor de service, un couloir fantôme en somme, très peu de lumière, des placards avec de la vaisselle qui date de Mathusalem, les trucs hideux de l'époque , terrine en forme de lapin, plat à poisson en forme de poisson, c'était la "vie des animaux" à table..

Là, le carrelage a carrément abandonné, il est blême, terne, grossier, le couloir fait un L, et dans le coin du L, il y a un garde manger en grillage accroché au mur, avec encore de vieux papiers journaux dedans, mon père et mon frère ont dû y mettre des pigeons ou des lapins, là-dedans, morts évidemment. En suivant le couloir, à droite, une porte qui n'a même pas idée qu'elle est une porte, elle s'ouvre en ébrouant les franges de tissus qui sont sensées servir d'isolant. Elle donne dehors, sur une petite passerelle en bois très très très vieille et déconcertante, avec même une balustrade sur laquelle personne ne tente de s'appuyer.

La passerelle mène dans une petite pièce carrée,avec une sorte de grand coffre sur la droite, en bois très très très vieux, percé d'un large trou rond : le cabinet d'en haut.

Mon arrière-grand-père emmenait parait-il son fusil là, et y passait des heures à guetter les pigeons ou autres merles, il y a une lucarne qui donne sur les fusains. Moi je n'y allais jamais la nuit, je préférais dévaler l'escalier pour aller dans celui d'en bas, celui avec le plafond marron végétal (j'avais l'impression que les morceaux enchevêtrés de torchis avaient servi à nettoyer les cabinets...en plus il pouvait s'y cacher toutes les bestioles les plus horribles de la terre). Mais celui d'en bas il fallait descendre un peu comme dans la cave, il y avait deux marches et la dernière, le plancher faisait Boum, un son assez profond, comme s'il y avait un espace dessous. La lumière était basse et faible, le plafond (celui en torchis dégoûtant) était bas aussi. Une petite lucarne haute qui correspondait au ras du sol dehors, envahie d'herbe, et dans les coins, sûrement des araignées, ces petites choses marronnâsses que je lorgnais .

Maintenant que j'y pense, ce coin là (le cabinet du bas) aurait très bien pu être avant un escalier qui descendait dans...où? ça je ne sais pas, mais il y avait une sorte d'arcade au dessus de la porte, et quand on sortait du cabinet, dans la deuxième petite pièce avec le lavabo, il y avait également une arcade au-dessus de la porte de sortie, ça et la différence de niveau entre les deux...mystère...

En sortant du cabinet d'en bas, si on voulait tourner à gauche il fallait se baisser, les bretons étaient petits dans le temps, et la porte est vraiment basse. Là le carrelage c'est carrément l'Atlantique, ça tangue, c'est mouvant, y a rien de droit, je dépasse la chambre de mon grand-père, ça sent la pharmacie à plein nez, et la poussière accrochée dans la toile de jute, et une odeur un peu acide de vieillesse. Au fond du couloir c'est l'atelier, la pièce plein de bric-à-brac, des machines, des tables, des trucs cassés dans tous les coins, des rames, des pots de peinture avec des tournevis dedans qui sèchent, des outils qui trainent, une paillasse de laboratoire qui sert d'établi, des poisons pour toutes les bestioles indésirables du jardin, une dégauchisseuse menaçante, une armoire vitrée(mais non elle n'était pas vitrée, je ne sais plus) qui grince tellement qu'on a peur de se la prendre sur la tête quand on essaie d'ouvrir les placards du haut, une cheminée toute noire où on fait griller les chataignes, une porte du fond, toute noire avec un panneau menaçant : "Quiconque essaie d'entrer ici le fait au péril de sa vie", ou quelque chose d'approchant. Derrière la porte, une cave plus basse, plus sombre, où on va chercher les pommes de terre très vite et sans regarder nulle part, surtout pas dans le coin de droite où il y a une sorte de mini couloir qui va on ne sait où, en tous les cas moi je ne sais pas, j'ai bien trop peur pour m'en approcher. Mes frères ont déjà dû farfouiller là-dedans, eux, il connaissent le Manoir comme leur poche, et tous les secrets, mais pas moi.

Et voilà j’ai encore lâché mon fil pour sauter ailleurs..

J’y reviendrai

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46150  Les Junies, France

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